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Pirates Mag’ euthanasié


Edition du 29/10/2003 - par Marc Olanié

Une Bellamynette endeuillée, un édito d'adieu désolant en ces temps de crise de la presse en général et l'édition technique en particulier : Pirates Mag' est en train de vivre ses derniers jours faute de renouvellement de « numéro de commission paritaire ». Ce numéro est une sorte d'imprimatur qui, entre autres choses, donne au journaux français le droit d'être acheminé (routé disent les « pros ») à des tarifs postaux préférentiels. Non respect des quotas publicitaires ? Incitations à la haine raciale ? Articles mettant en cause des mineurs ou faisant l'apologie du crime ou de la zoophilie ? (Motifs rédhibitoires interdisant généralement l'attribution du sacro-saint Numéro)... que nenni. La raison invoquée, précise l'édito d'Olivier Aichelbaum, se résume en quelques mots : La Commission, composée notamment de représentants du Ministère des Finances et du Ministère des Postes et de la Télécommunication, estime que les informations présentées pouvaient « faciliter le piratage informatique, qui est pénalement réprimé»

Pirates Mag' n'est pas le plus « radical » des magazines de hacking. Il ne s'apparente pas non plus, loin s'en faut, à un brûlot vengeur hurlant la haine de l'informatique professionnelle ou suintant de nihilisme bakouninien exprimé par les hordes de black hats tendance Hackweiser. C'est un journal de hackers, d'une écriture parfois un peu aride, souvent narquoise, toujours de parti pris, jamais de mauvaise foi.

Sa mort annoncée nous enseigne plusieurs choses. A commencer par un détail qui avait probablement échappé à bon nombre de RSSI en mal de reconversion : l'obtention d'un siège à la CPPAP (aka « la commission ») est inféodé pour le moins à l'obtention d'un diplôme d'expert en sécurité équivalent à un ISC « square ». Une condition nécessaire pour pouvoir porter un jugement de valeur sur la dangerosité du contenu de ladite publication. Oh, bien sur ! on ne peut imaginer de profession « civile » n'acceptant que le jugement de ses pairs. Mais, même en matière pénale, un accusé peut demander à la cour l'avis d'un expert patenté. Dans des cas semblables, peut-être la Commission pourrait-elle avoir la possibilité de consulter une collégiale corporatiste, une sorte de « syndicat paritaire » professionnel représentant les différentes tendances éthiques d'un métier. Un choix aussi délicat que celui du droit de vie et de mort de l'expression écrite doit peut-être pouvoir bénéficier de structures consultatives plus ouvertes.

La seconde leçon, on ne peut plus inquiétante, c'est qu'à tout instant un comité de censure patenté, peut, en France, sous prétexte de préservation de la moralité publique et de la préservation du bien d'autrui, museler toute divulgation d'information sécuritaire. Les plus « petits », les moins chanceux, les sans-grade en premier, les plats de résistance et les « costauds » ensuite. Insidieusement, sans remous, les échotiers du monde viral, les folliculaires de la faille se verront petit à petit interdits de parole. L'ensemble de la presse d'information « sécu » est en danger, celle qui ose ne pas se limiter à recopier servilement les seules alertes des éditeurs ou à énoncer la liste des virus comptabilisés par les chasseurs d'infections reconnues, les seules données qui soient politiquement correctes, à l'exception de toute autre source discutable. Qu'il faille encadrer le champ d'expression de la presse en France est un fait accepté, culturel, indiscutable, qui nous évite les débordements trop souvent constatés Outre Atlantique par exemple. Le spectre hideux du révisionnisme, les torchons haineux, ces poisons de l'âme qui utilisent les armes de la liberté d'expression pour mieux manipuler à leur tour les esprits et les paroles. Mais qui donc peut prétendre définir, sans l'assistance de garde-fous, ces fameux cadres d'expression ? Quid custodiet ipsos custodes ?

La troisième leçon est encore plus atterrante. En interdisant un accès « public » aux méthodes techniques de hacking et de contre-mesures, la Commission fait, -inconsciemment nous en sommes persuadés-, le jeu du grand banditisme. Moins les informations sécuritaires atteignent les professionnels -RSSI, DSI, CSO...-, plus occultes deviennent les méthodes de piratage. Mais occultes ne signifie pas inexistantes. Les grandes filières de la guerre économique, les bras armés de l'espionnage industriel, les mercenaires de l'attaque incapacitante frappant qui un web marchand, qui un serveur de courrier, les seconds couteaux de la désinformation calomnieuse ou de l'intox « glissée » sur un serveur d'entreprise, ceux là doivent jubiler... moins on en sait sur leurs pratiques, plus ils se fondent dans le flux des trames anonymes, plus l'usager final devient dépendant de la seule compétence des concepteurs de noyaux ou des fabricants de firewalls. Et sans l'aiguillon des hackers et de leurs publications, on en serait encore à la préhistoire de la programmation sécurisée, à l'époque du partage d'imprimante « ouvert » sous Windows 3.x, de tous les ports publiés sous Linux 2.x, des vulnérabilités offrant le flanc à les attaques en déni de service lancées en moins d'une demi-journée de travail.

Certes, la lecture de Pirates Mag', tout comme celle du Phrack, doit sans doute exciter quelques « coderz » et « script kiddies » en mal de viol informatique et d'émotions fortes. Et des journaux tels que R&T/CSO ou Pirate Mag' sont, sans conteste, responsables du contenu des écrits publiés. Nous jouons chaque jour avec une matière relativement détonante et en sommes pleinement conscients. Mais non, définitivement non, nous ne pouvons être tenus pour fautifs des déviances et perversions d'une minorité -qui de toute manière ne nous attend pas toujours pour obtenir les « news » que nous diffusons. Pas plus qu'un « Western à la télé » ne peut être considéré comme criminogène et catalyseur potentiel de la délinquance des banlieues. Pas plus que la Religieuse de Diderot ou que l' Emma Bovary de Flaubert n'ont, à leur époque, plongé la jeunesse dans le stupre et la fornication ou la majorité des femmes mariées dans l'adultère et l'opprob' du ruisseau.

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